15,8 milliards de dollars en transactions crypto liées à des entités sanctionnées en 2024
mars, 19 2026
En 2024, plus de 15,8 milliards de dollars en cryptomonnaies ont été transférés vers des entités et juridictions sanctionnées par les États-Unis. Ce chiffre, issu des analyses de Chainalysis, représente 39 % de l’ensemble des transactions illicites en crypto cette année-là. Ce n’est pas juste une statistique : c’est le signe d’une guerre invisible qui se déroule sur la blockchain, où les États essaient de bloquer l’argent des régimes autoritaires, des groupes terroristes et des cybercriminels - et où ces acteurs trouvent de nouvelles façons de l’éviter.
Bitcoin, la monnaie des sanctions
Pas de surprise : Bitcoin a dominé ces transactions. Il a représenté 68 % de tout l’argent qui a atteint des portefeuilles sanctionnés en 2024. Pourquoi ? Parce qu’il est le plus ancien, le plus répandu, et le plus facile à transférer sans passer par une banque. Ethereum arrivait en deuxième position avec 20 %, principalement utilisé pour les paiements via des protocoles DeFi. Les stablecoins, comme USDT, ont pris 12 % du total - souvent utilisés pour « laver » l’argent rapidement, car ils sont liés au dollar et donc plus stables.Les chiffres montrent une concentration alarmante. Deux échanges, Garantex et Nobitex, ont reçu plus de 85 % de tous les fonds provenant des entités sanctionnées. Garantex, en particulier, a été sanctionné par le Trésor américain pour avoir servi de passerelle à des attaques de ransomware russes. Des groupes comme Conti, Black Basta et LockBit ont utilisé cette plateforme pour convertir des bitcoins volés en stablecoins. L’une des personnes les plus recherchées, Ekaterina Zhdanova, a transféré plus de 2 millions de dollars en Bitcoin vers des USDT via Garantex - un cas emblématique de ce que les autorités appellent un « lavage de crypto ».
Les ponts cross-chain : la faille des sanctions
Les autorités ne peuvent pas tout bloquer. En 2024, 19 % des transactions liées aux entités sanctionnées ont utilisé des ponts cross-chain - des outils qui permettent de transférer des actifs d’une blockchain à une autre, comme de Bitcoin vers Ethereum ou vers Solana. Ces ponts sont souvent décentralisés, sans contrôle central, ce qui rend leur surveillance extrêmement difficile. Les criminels exploitent cette faille : ils déposent de l’argent sur une blockchain connue et surveillée, puis le font traverser vers une autre où les outils de traçabilité sont moins développés. C’est comme envoyer un colis par la poste, puis le réexpédier à travers un réseau de messagers privés.Le nombre de transactions surveillées par l’OFAC (Bureau des contrôles des actifs étrangers du Trésor américain) a atteint 11 millions en 2024. Mais derrière chaque transaction, il y a des milliers d’autres non détectées. Les portefeuilles les plus actifs - 55 % d’entre eux - ont traité plus de 500 000 dollars chacun. Ce n’est pas du petit commerce : c’est de l’argent de guerre, de la rançon, ou des fonds destinés à contourner les sanctions internationales.
Iran, Russie, et les marchés sombres
L’Iran a été le principal moteur de la croissance des transactions sanctionnées en 2024. Avec les sanctions économiques qui étouffent son système bancaire traditionnel, les Iraniens - y compris des entreprises étatiques - se sont tournés massivement vers les cryptomonnaies. Les échanges centralisés en Iran ont vu une augmentation de 70 % de leurs volumes de transaction, surtout pour des transferts vers l’étranger. C’est une forme de fuite des capitaux, mais aussi une manière de contourner les restrictions sur les devises.La Russie n’est pas en reste. Près de 800 millions de dollars en paiements de rançons liés à des cyberattaques ont été routés vers des portefeuilles sanctionnés. Les groupes de ransomware russes ont ciblé des hôpitaux, des entreprises et même des infrastructures publiques. Les marchés sombres - sites illégaux où on vend des armes, des données volées ou des logiciels malveillants - ont généré 1,1 milliard de dollars en transactions crypto en 2024, dont la majorité provenait de plateformes basées en Russie.
Le piège des DeFi
La finance décentralisée (DeFi) est devenue le nouveau terrain de jeu des sanctions. En 2024, 33 % des fonds illicites ont été canalisés à travers des protocoles DeFi. Pourquoi c’est problématique ? Parce que les DeFi n’ont pas de direction, pas de siège social, pas de service client. Il n’y a pas de « Garantex » à arrêter. Les fonds circulent dans des pools de liquidité, des smart contracts, des protocoles codés qui fonctionnent automatiquement. Les autorités peuvent bloquer un portefeuille, mais pas le protocole qui le gère. L’OFAC a identifié 150 de ces pools comme étant utilisés pour faciliter des transactions avec des entités sanctionnées. C’est une nouvelle frontière - et les régulateurs sont encore en retard.Les chiffres qui changent tout
Les estimations varient selon les analystes. Chainalysis parle de 15,8 milliards. TRM Labs, lui, évalue le total à 14,8 milliards. CoinLaw.io, plus prudent, n’en relève que 2,7 milliards. Pourquoi cette divergence ? Parce que chaque entreprise utilise des méthodes différentes pour identifier ce qui est « sanctionné ». Certaines se basent sur les adresses publiques, d’autres sur les comportements transactionnels, d’autres encore sur des signalements gouvernementaux. Il n’existe pas encore de standard mondial. Ce qui est certain, c’est que le volume total des transactions illicites en crypto en 2024 a oscillé entre 40 et 45 milliards de dollars - et que les sanctions y ont contribué pour plus d’un tiers.Et pourtant, malgré ces chiffres élevés, la proportion de crypto illégale par rapport à l’ensemble des transactions a baissé. TRM Labs note une baisse de 51 % du pourcentage d’activités illicites par rapport au volume total. Cela signifie que le marché crypto grandit plus vite que les activités criminelles - une bonne nouvelle, mais qui ne change rien à la gravité du problème.
Que fait-on vraiment ?
Les États-Unis ont sanctionné 13 nouvelles adresses crypto en 2024 - le deuxième plus haut chiffre des sept dernières années. Ils ont ciblé des échanges, des développeurs de protocoles, des personnes physiques. Mais ils ne peuvent pas tout bloquer. Le volume total des transactions crypto en 2024 a dépassé 10,6 billions de dollars - une augmentation de 56 % par rapport à 2023. C’est comme essayer de nettoyer une plage avec une cuillère.Les outils d’analyse blockchain ont progressé : l’IA détecte désormais des schémas de transaction avec une précision de 92 %. Les agences internationales collaborent davantage. Mais les criminels s’adaptent aussi : ils utilisent des monnaies privées (comme Monero), des techniques de mélange (mixers), et des comptes multiples. La course technologique est en cours - et pour l’instant, les criminels ont un petit avance.
Qu’est-ce qui va changer en 2025 ?
Les prochaines années verront une intensification des efforts. Les gouvernements vont demander aux échanges de vérifier les origines des fonds en temps réel. Les protocoles DeFi pourraient être contraints d’implémenter des filtres de sanctions - ce qui va à l’encontre de leur philosophie décentralisée. L’Union européenne et les États-Unis travaillent à un cadre commun pour les sanctions crypto. Mais les pays comme la Russie, l’Iran ou la Corée du Nord continueront à développer leurs propres réseaux crypto, hors du contrôle occidental.Le défi n’est plus seulement technique : c’est politique. Comment empêcher les régimes autoritaires d’utiliser la blockchain sans freiner l’innovation ? Comment protéger la vie privée sans permettre la fraude ? Il n’y a pas de réponse facile. Mais une chose est sûre : en 2024, 15,8 milliards de dollars ont circulé dans l’ombre de la blockchain. Et ce n’est que le début.
Pourquoi les transactions crypto sanctionnées ont-elles augmenté en 2024 ?
L’augmentation s’explique par plusieurs facteurs : les sanctions économiques ont forcé des pays comme l’Iran et la Russie à utiliser la crypto comme alternative aux systèmes bancaires traditionnels. Les groupes de ransomware ont aussi intensifié leurs attaques, utilisant des échanges peu régulés comme Garantex pour convertir les fonds volés. Enfin, les outils de traçabilité ont progressé, ce qui a permis de détecter davantage de transactions auparavant invisibles.
Quel est le rôle de Bitcoin dans ces transactions ?
Bitcoin représente 68 % des transactions liées aux entités sanctionnées en 2024. Son rôle est central : c’est la cryptomonnaie la plus acceptée, la plus liquide, et la plus facile à transférer sans passer par une banque. Les criminels l’utilisent comme monnaie de base pour les transferts internationaux, avant de le convertir en stablecoins ou en autres cryptos pour masquer l’origine.
Pourquoi Garantex a-t-il été sanctionné ?
Garantex a été sanctionné parce qu’il a servi de passerelle à des attaques de ransomware russes, notamment celles de Conti, Black Basta et LockBit. L’OFAC a prouvé que des millions de dollars provenant de ces attaques ont été déposés sur Garantex, puis convertis en stablecoins. L’échange a également fourni des services à des acteurs liés au gang Ryuk. C’était l’un des rares échanges à opérer sans vérification KYC, ce qui en faisait un repaire idéal pour les fonds illicites.
Les DeFi peuvent-ils être sanctionnés ?
Techniquement, non - parce qu’il n’y a pas d’entité centrale à sanctionner. Mais l’OFAC a commencé à cibler les développeurs, les adresses de smart contracts, et les pools de liquidité utilisés pour faciliter des transactions avec des entités sanctionnées. En 2024, 150 de ces pools ont été identifiés et signalés. La stratégie est de rendre les protocoles DeFi moins attrayants pour les criminels, en bloquant l’accès aux échanges traditionnels pour les fonds provenant de ces protocoles.
Est-ce que les crypto-monnaies sont devenues un outil de guerre économique ?
Oui. Les pays sous sanctions, comme la Russie ou l’Iran, utilisent la crypto pour contourner les restrictions financières, acheter des armes, financer des cyberattaques et transférer des capitaux hors de leur pays. En 2024, la crypto a dépassé les circuits traditionnels comme outil de résistance économique. Ce n’est plus un phénomène marginal : c’est une stratégie nationale.